Conte à rebours
Chapitre 1
En fin d’après-midi, mon grand-frère est parti. Il a pris la voiture de papa et puis il est parti. J’ai entendu crier dans le garage, je crois que maman n’était pas d’accord. Elle n’était pas d’accord mais il est parti quand même, emportant avec lui la voiture de papa, quelques habits et puis ses DVD préférés. Je crois qu’il ne reviendra pas. Je suis presque sûre qu’il ne reviendra pas maintenant parce que maman a cessé de mettre quatre couverts sur la table, le soir. Au début, elle ne pouvait pas s’empêcher d’en mettre quatre quand même, inlassablement. Bêtement. Tristement. Le quatrième couvert restait toujours vide et propre, preuve criante de son inutilité. Et puis un soir on m’a appelé pour manger et la table n’était mise que pour trois. Ca m’a fait un choc mais je n’ai rien trouvé à dire alors je me suis assise quand même et j’ai mangé en ravalant mes larmes. J’ai rien dit mais j’étais tellement mal. Personne n’a rien vu ou alors, ils ont fait semblant de ne pas voir. De toute façon, cette histoire, elle se passe de commentaires, il faut croire. Papa n’en parle pas. Maman n’en parle plus. Hier, je l’ai entendu quand même, elle était au téléphone et elle disait de toute manière il est majeur que veux-tu que j’y fasse. S’il ne veut pas revenir, je ne peux plus le forcer.
Mon frère, il est majeur et vacciné. Moi j’ai peur des piqûres et je ne sais pas conduire. Mais on s’entendait bien. Je crois. Je n’en suis plus vraiment sûre. Je n’étais pas là le jour des faits donc je ne peux juger par moi-même de leur gravité. Comme souvent, on m’a raconté. Je n’ai eu que les mots des autres, je n’ai pas eu ses mots à lui, alors à mes yeux, cela veut tout dire : je ne sais rien. Alors oui, peut-être que le pire dans cette histoire, c’est que je ne comprends pas pourquoi. Je ne sais même pas s’il y a quelque chose à comprendre. Je ne comprends rien du tout. Le pourquoi du comment, comme on dit. Comment on a pu en arriver là, ne rien faire pour empêcher ça,…Et pendant que je ne comprends pas, les gens se taisent et le temps passe.
Le temps passe. Les gens disent souvent ça. Le temps passe. Comme si c’était une surprise, à moins qu’ils n’y voient une évidence, une évidence assez intéressante et inédite pour qu’on passe notre vie à dire : le temps passe. Mais après tout, c’est vrai que le temps passe. C’est vrai que les jours défilent sur les calendriers et autant de nuits sous nos paupières. J’ai perdu la notion du temps et cette fin d’après midi là, je m’en souviens de moins en moins. Au début je n’ai pas compris, je pensais qu’il était parti pour la soirée, bref, qu’il reviendrait dormir alors le lendemain matin, quand j’ai vu que son lit était toujours vide, j’ai compris. Il aurait pu revenir dans la matinée, tout naturellement, et la vie aurait repris son cours normal, mais j’ai compris. J’ai compris tout de suite que c’était fini, qu’il ne reviendrait plus, que cette fois, c’était pour de bon. Qu’il ne rigolait pas. Que c’était terminé, les petites escapades avec retours culpabilisants. Où t’étais ? T’es allé où, hein ? Avec qui ? Pourquoi ? Pourquoi t’as pas prévenu ? J’te paye un forfait de téléphone tous les mois et toi, tu daignes même pas m’envoyer un petit sms pour me donner de tes nouvelles ? Mais tu te prends pour qui ? Jamais vu un gosse aussi ingrat. Non, les retours comme ça, il n’en voulait plus, il l’avait dit, alors pour les éviter, il ne reviendrait pas du tout. C’était logique.
Alors le temps s’est remis à passer sans lui, comme si j’étais fille unique. Comme si cela avait toujours été ainsi. Au début, j’avais même l’étrange impression de ne jamais avoir eu de frère tellement c’est bizarre, pour moi, qu’il ne soit plus là le matin quand je me lève et le soir quand je vais me coucher. Je réalisais progressivement que ce n’est pas seulement mon frère qui me manquait. Ce n’est pas seulement sa présence matérielle, la manière qu’il avait d’occuper l’espace, d’occuper SON espace, dans la maison et dans nos vies. Non, ce n’était pas seulement ça. Ce qui me manquait aussi, ce sont toutes les habitudes que j’avais, tous ces rites et ces petites traditions entre nous qui s’étaient instaurées depuis si longtemps que même les modifier m’aurait paru impossible. Nos engueulades même, pour la salle de bains ou le fond d’un pot de Nutella. Ces bêtises m’ont vite manquées.



