Le destin des escarpins
Le destin des escarpins
Il a sans doute joué plus qu’il ne pouvait se permettre de perdre. C’est même totalement sûr à présent. Oui, à présent il est sûr de cela, à défaut d’être sûr de lui et du reste. A présent, il sait qu’on n’échappe pas à ce que sa mère appelait le « Destin ». Le destin avec un grand D, celui qui ne se fuit pas, qui ne se refuse pas. Le Destin, ce destin là, ce qu’on pour quoi on est fait, ce qui fait qu’on est soi. Ce qui ne se refuse pas. Le destin d’une tablette de chocolat, c’est d’être mangée. Le destin d’un coquillage, c’est de se faire trimballer par la marée. Son destin à lui, c’était de trop miser. Miser trop. Avoir le goût du risque et une certaine indifférence pour l’éventuelle chute finale. Miser trop et tout détruire, c’était un vice de famille.
Il se souvient de sa mère, grande brune, toujours haut perchée. Elle disait toujours que les talons lui remontaient le moral. Elle disait toujours quand je porte des talons, je me sens plus forte. Alors plus elle était triste et plus ils étaient hauts, ses talons. Oui, il se souvenait que sa mère était toujours haut perchée. Sa mère. Elle planait souvent sur des hauteurs connues d’elle seule, sa mère. On ne se savait jamais vraiment où elle était, sa mère. Sa mère, un jour, elle l’avait laissé au milieu du supermarché parce qu’elle venait de se souvenir qu’elle avait oublié de faire le plein. Sa mère, elle avait fait claquer ses talons, plus hauts qu’à l’accoutumée, et elle avait disparu au coin du rayon. Il l’avait attendu très longtemps, planqué entre les shampoings et les brosses à dents. Il l’avait attendu, blotti contre le chariot qu’elle avait rempli, puis abandonné, un peu comme lui en fait. Il avait attendu, comme toujours. Alors en espérant son retour, il avait eu le temps d’observer les gens autour. Il aimait bien observer les gens. Il en avait vu rentrer dans le magasin. Plein. Puis ressortir, les bras chargés de sacs en plastique. Lui, il n’avait pas bougé. Il ne voulait surtout pas bouger. Il ne fallait surtout pas qu’il bouge parce qu’il attendait sa mère. Il attendait. Il attendait et il allait perdre tout espoir quand il avait entendu des talons remonter l’allée. Il ne les attendait plus du tout mais les talons étaient revenus alors il était content. Sa mère n’expliquait jamais rien. Sa mère était souvent à découvert. Sa mère disait que pour se remonter le moral il n’y avait rien de mieux que faire les magasins et acheter des chaussures. Elle aimait beaucoup les chaussures à talons hauts, des chaussures dans le genre escarpins. Elle préférait les talons hauts, elle disait que c’était le meilleur moyen pour prendre de la hauteur en toute situation.
Les talons hauts.
A présent, maintenant qu’il est grand, il ne pouvait plus vraiment se mentir sur ce point là : il avait peur des chaussures. Il avait peur des chaussures de femmes et notamment des chaussures à hauts talons. Il en avait peur, ou plutôt, elles l’angoissaient. Les femmes, mais surtout leurs chaussures, en fait. Il préférait celles qui restaient à plat, au plus près du sol, celles qui ne faisaient pas semblant d’être au-dessus de tout. De toi, de nous, de vous. Au-dessus des sentiments, des emplois du temps et des comptes bancaires.
Sa mère. Si elle est toujours vivante, elle doit être vieille à présent. Elle ne doit plus être si brune que ça. Peut-être même qu’elle ne peut plus porter de talons hauts. Peut-être que c’est tout le mal qu’il lui souhaite après toutes ces années. De toute façon, sa mère, elle l’a sans doute complètement oublié. Peut-être imagine t-elle encore qu’il l’attend devant les gels douches à la vanille. Peut-être se dit-elle qu’elle a le temps, qu’il peut bien encore y rester un peu, qu’elle a le temps…Ca avait été très simple, pour elle, de le laisser de côté. Elle avait sans doute suivi son destin et l’avait laissé devant le sien. Le sien, de destin, c’était le frère de sa mère, chez qui elle l’avait déposé un matin. Juste pour une semaine, avait-elle dit. Et puis cette fois, elle n’était pas revenue. Et puis il avait grandit comme ça. Sans père et en attente d’une mère qui avait préféré faire l’école buissonnière. Oui c’est vrai, il avait continué à l’attendre, sa mère. Chaque jour un peu plus et puis à mesure que le temps passait…chaque jour un peu moins. Il l’attendait sans l’attendre. Il savait bien qu’elle ne reviendrait pas. Il savait bien que la voir revenir un jour, c’était aussi improbable que de recevoir une carte postale de Patrick Dewaere. Alors lui aussi, il avait fini par oublier et par accepter ce sacré destin. Il n’avait jamais vraiment su trouver les mots pour l’expliquer. Il ne trouvait jamais les bons mots. Il aimerait vraiment avoir les mots, ces mots là. Ces mots qui n’y vont pas par quatre chemins, qui vont droit au cœur ou droit à la tête, ça dépend. Des mots qui claquent comme des bulles de chewing-gum dans le silence d’une salle de classe. Des mots qui hurlent leur peine, leur joie ou leur amour. Leur amour. Sa bouche s’y refuse. Son cerveau, moins. Mais son cerveau, il est bien caché sous son crâne, sous ses cheveux, sous ses os, sous ces trucs bien dégueulasses qui font qu’il est de chair, de chair et de sang. Et personne ne sait qu’il aime. Ces mots. Les mots qui rassurent, avec ou sans armure. Ceux qu’on note, ceux dont on voudrait se souvenir, ceux qu’on envoie. Qu’on collectionne dans les agendas. Et puis ces mots là, ces mots oubliés, ces mots radiés. Je pense à toi. Tu te rappelles ? Tu me manques. J’ai besoin que tu restes. J’ai besoin de toi. Je suis trop seul et faible, j’ai besoin d’aide. Je n’y arrive pas. Je ne me souviens plus. Je ne sais pas faire. Je ne sais pas. Tous ces mots qu’il n’a voulu, pas osé dire et qui auraient fait tant de bien, qui auraient pu le sauver, lui tenir la tête au dessus de l’eau, sa tête à lui, celle qu’il préféré noyer sous les flots…de qu’il appelait bêtement sa dignité.



