Rupture
RUPTURE
Il faisait nuit, il pleuvait mais Samuel continuait sa route. Visière relevée, le regard vide et comme projeté vers l'horizon par les sensations d'un 130 km/h qu'il avait peine à tenir. Les vibrations de cette vieille route de campagne laissaient s'esquisser sur son visage et malgré lui un léger sourire. Il aurait voulu à ce moment-là s'engouffrer dans la pénombre, laisser cette épaisse couverture noire le capturer et fuir dans ses bras. Il ne regrettait rien. Il avait quitté Pauline après une longue et mûre réflexion. Son deuil de leur histoire avait commencé il y a plusieurs semaines alors qu'elle espérait un peu plus chaque jour. Les arbres et champs à perte de vue défilaient de chaque côté mais Samuel ne détournait pas le regard.
23 euro en poche, un jean, deux tee-shirts et quelques sous-vêtements ; il avait préféré ne rien emporter. Juste le temps d'attraper son briquet gravé « A mon fumeur préféré » que Pauline lui avait fait faire le jour de ses 32 ans. Simple souci pragmatique, il savait qu'il en aurait besoin. Il trouvait cet objet tellement ridicule. Jamais il n'avait osé s'acheter un autre briquet depuis. Ce n'est pas qu'il tenait à éviter de blesser son amie ou même à lui faire plaisir mais il aurait tout supporté pour ne pas subir une scène et surtout la voix aiguë et stridente de Pauline lui expliquant pourquoi cette facétie sentimentale comptait tant pour elle. Alors que les grosses gouttes de pluie s'infiltraient dans son casque par les pommettes et lui perlaient le long de la joue, il se demandait pourquoi il était resté si longtemps auprès d'elle. Pas de réponse. Elle faisait bien l'amour. Elle était gentille.
Tout en essayant désespérément de se faire la liste dans sa tête de tous les bons côtés de Pauline, Samuel aperçut une lumière clignotante au loin. A mesure qu'il s'approchait, la lumière s'agitait jusqu'à ce qu'il reconnût une silhouette. Un homme tout seul sous la pluie et qui paraissait effrayé. Samuel poursuivit sa route, sans aucun détour de tête et en tâchant même de dévier sa trajectoire de quelques centimètres pour mieux éclabousser « l'inconnu à la torche ». Avec un peu de chance, il tomberait malade. Il sourit et se remit à penser à Pauline.
Surtout, elle avait le sens du sacrifice et avait été la seule à supporter aussi longtemps le comportement parfois maniaque et obsessionnel de Samuel. Il pouvait passer plusieurs jours sans lui adresser la parole. Son propre bien-être importait plus que tout autre chose. Les moments de silence, il les vénérait. Il pensait qu’il fallait se taire pour compenser les idioties prononcées par d’autres. Et dieu sait s’il en entendait chaque jour auprès de Pauline et de ses collègues qui s’efforçaient de sauver les apparences par deux ou trois blagues « bien propres » pour oublier le quotidien pénitencier dans lequel ils travaillaient. Peut-être l’homme du bord de la route était un idiot aussi. Samuel s’était au moins épargné de devoir prononcer quelques paroles de politesse avec lui. Il se sentait très léger et totalement déculpabilisé. L’inconnu trouverait bien quelqu’un d’autre à qui demander de l’aide.
Ce soir-là, Samuel n’avait jamais autant eu le sentiment d’être libre. Il voulait que ce soit le commencement d’autre chose, que son destin bascule. Il goûtait aux plaisirs de la nature en pleine nuit. L'odeur de la terre mouillée, les petits bruits étranges qui n'apparaissent qu'avec le coucher du soleil couverts par le bourdonnement sans nuance de sa vielle custom. Pauline détestait cet environnement. Elle était davantage bercée par les pots d'échappement des camions de livraisons ou les hurlements de la vielle folle de la place Saint-Pierre que par les coassements pubères et juvéniles d'une petite grenouille en plein été. Et il repensa à sa conversation avec elle au sujet des prochaines vacances.



