Tabac brun au sel de mer

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Little Haven est un port de pêche comme tant d’autre de la cote sud du pays de Galles. Son traditionnel bistrot enfumé, résonne encore chaque soir des rires incessants des pêcheurs, fatigués, fuyants la tiédeur de leur foyer, la rudesse de leurs femmes. Ces pierres de granite noir sont les témoins de mes débuts et la bruyère de sa lande qui écorchait mes jambes garde la trace des sentiers de mon passé. J'y vécu mille aventures comme les vivent les enfants, mais parmi elles, une seule devait me faire à jamais perdre ma candeur.

J’avais à peine 15 ans, c'était soir d’automne. Je faisais ma timide entrée dans ce repère de marins qui surplombait le quai. Cela me semblait alors être la plus importante des marches à franchir pour devenir un homme, et fier de mon autorisation maternelle je passais la porte, impressionné. Cet endroit m’apparus comme un lieu fantastique et je m’attendais à y entendre mille et une histoires de trésors et aventures mystérieuses. L’ambiance étouffante et tamisé était remplie de fumé jusqu’au plafond faisant planer sur la salle l’atmosphère d’un monde à part. Le vieux parquet, délavé par le sel que charriaient les bottes cirées, grinçait à chacun de mes pas, je m’avançais mal assuré vers le patron du bar et lui demandais une pinte en tendant un penny. J’étais sûr qu’il allait rire de moi comme le faisait mes oncles lorsque je revenais les mains vide après une journée de pêche. Me regardant à peine il me tendit un verre, son visage bourru semblait plus ciselé que les côtes du pays, encadrée de longues pattes broussailleuses sa bouche tordue émit un son inaudible, une sorte de grognement animal. Je prenais ma chopine et m’empressais de trouver un coin sombre pour me cacher. Je trouvais une table vide au fond du bouge et pris place en tendant l’oreille vers les rumeurs des habitués. La pierre glacée des murs me tranchait les reins malgré la longue planche en chêne qui me servait de dossier. Au bout d’une heure de récits passionnants de pêches héroïques, je commençais à m’assoupir sur ma bière. C’est alors que la porte s’ouvrit, entrainant une forte odeur de crustacés et de tabac brun, aiguisant ma curiosité. Un vieil homme au teint sombre entra, pris à boire, et alla s’assoir un peu à l'écart des autres, il sortit de sa poche une antique pipe en bois, la bourra, et se mit à fumer. Il avait commandé avec un fort accent étranger, un accent qui racontait une histoire, une histoire de contrée lointaine. Je m’intéressais instinctivement à lui comme s'il contenait un secret plus grand encore que ce que je venais d’entendre, il sentait le mystère, un air de déjà vu. Mais hormis la quantité de coquillage qu’il avait ramassé, il ne dit pas un mot, il causait peu mais regardait l'œil torve les autres gaillards qui déblatéraient sur la pénurie de maquereaux. La pendule de l’église venait de sonner les dix coups que je ne devais pas dépasser pour rentrer, je m’éclipsais rapidement.

Sur le chemin du retour, l’image de ce vieux ne cessait de me traverser l’esprit comme une obsession lointaine, un air de déjà vu, de déjà entendu. Son visage raviné par la mer ne me disait pourtant rien, sa peau ridée avait sans doute meilleure mémoire que moi, du haut de mes presque 15 ans, je ne connaissais pas encore tous les gars du village. En arrivant au cottage, ma veille mère, prenant son air le plus sévère me gronda pour mon retard :

« - Alors Jacky, c’est à c’t’heure ci qu’tu rentre. J’espère au moins qu’t’as pensé à ma course ! »